Ne provoquant pas de rejet au Japon, les
androïdes sont souvent considérés par les Européens comme concurrents
des êtres humains.
Aibo, le
robot-chien de Sony, aurait-il pu être conçu en Occident ? Ou Asimo,
l'androïde de Honda, suivi par HOAP-2, de Fujitsu, et Qrio, de Sony ?
Ces automates, de plus en plus habiles sur deux pieds, raniment une
sourde angoisse en Europe alors qu'ils n'engendrent qu'admiration et
affection chez les Japonais.
Pourquoi cette différence face aux robots anthropomorphes ?
Cette question, rarement débattue, a fait l'objet d'un colloque
intitulé "Robots : entre technolo-gie et culture", qui s'est tenu le 13
décembre à la Maison de la culture du Japon à Paris, lors de la
manifestation "Hommes et robots, entre l'utopie et la réalité" (du 28
octobre 2003 au 13 janvier 2004). Autre fait rare : une réponse claire
a été apportée par les intervenants. Pour eux, la réaction des Japonais
et des Européens face aux robots révèle des différences culturelles
profondes de conception de la notion d'humanité.
Frédéric Kaplan, chercheur au Computer Science Laboratory (CSL) de
Sony à Paris, tente de cerner cette divergence en notant qu'en Europe
la différence entre l'homme et la machine doit être redéfinie en
permanence, alors qu'elle ne fait pas le moindre doute au Japon. Le
logiciel d'IBM fonctionnant sur le supercalculateur Deep Blue qui a
battu le champion du monde d'échecs Gary Kasparov, en 1997, illustre ce
propos.
Les Occidentaux ont interprété cet événement comme une victoire de
la machine sur l'homme. Si un ordinateur peut battre un homme aux
échecs, alors il faut trouver d'autres domaines dans lesquels l'homme
reste supérieur au robot.
LES ROBOTS PEUVENT VEXER
Frédéric Kaplan cite le philosophe allemand Peter Sloterdijk, qui remarque que "les robots peuvent vexer l'être humain".
La victoire de Deep Blue a probablement provoqué un malaise plus
profond, même s'il n'a exploité que des techniques brutales de calcul
ultrarapide pour battre Gary Kasparov. Néanmoins, l'un des fiefs de
l'intelligence humaine était violé. Et il fallait "redéfinir le delta",
comme l'exprime Frédéric Kaplan, entre l'homme et la machine. Ce
constat s'applique aux années 1980, lorsque l'arrivée de robots dans
les usines et des ordinateurs dans le tertiaire a été considérée comme
destructrice d'emplois. Ces rejets relèvent sans doute de la crainte
profonde d'une substitution possible, à terme, de l'homme par le robot.
Les Japonais ignorent ce sentiment. Pour eux, les robots sont des
machines et les hommes sont des hommes, ce qui simplifie
considérablement leurs relations avec les automates de tout poil.
Pour trouver une explication à cette troublante différence, Frédéric Kaplan remonte aux sources religieuses. "Dans le shinto, on ne trouve pas d'histoire de création technique de l'être humain",
remarque-t-il. Et il note une légende édifiante. Lorsque la déesse
Soleil se dispute avec son frère, elle se retire dans une grotte et
prive le monde de lumière. Les hommes décident d'organiser une fête
pour attirer le soleil hors de sa retraite. Mais il s'agit d'une fausse
fête. Les hommes font semblant de s'amuser pour sauver le monde. Au
Japon, "le naturel et l'artifice ne s'opposent pas", en déduit le chercheur.
Dans une histoire exploitée par la science-fiction nippone, un
cyborg venu d'une autre planète dispose d'une technologie qui met
l'humanité en danger. Les hommes apprennent à maîtriser cette nouvelle
arme pour la retourner contre leur ennemi mais sans fusionner avec
elle. Ils conservent l'outil à distance, ne confondent pas le corps
humain et l'instrument artificiel.
En Occident, le rapport à la nature et à la vie fait, en revanche,
largement appel au divin. Dans la Genèse, Adam est d'abord façonné avec
de la poussière terrestre, comme une poterie inerte, et c'est le
souffle de Dieu qui l'anime. De la même façon, nombre de tentatives de
création de la vie par l'homme, dans la littérature et le cinéma de
science-fiction, répartissent les rôles. Qu'il s'agisse de Pinocchio ou
de Frankenstein, l'homme assure la fabrication matérielle de sa
créature mais, pour lui donner la vie, il dépend de phénomènes plus ou
moins surnaturels. Une sorte d'intervention divine nécessaire. On note
que le clonage humain lui-même peut recourir à un courant électrique
pour favoriser l'intégration du noyau de la cellule somatique dans
l'ovocyte énucléé.
AFFICHER LA NATURE ARTIFICIELLE
Ainsi, pour l'Occidental, qu'il soit de culture juive, chrétienne ou
musulmane, la création de la vie relève de Dieu. Plus le robot se
rapproche de l'homme, plus le malaise grandit. Plus la machine singe
les mouvements du corps humain, ses émotions et son intelligence, plus
elle devient sacrilège. Paolo Dario, professeur à l'école supérieure
Sainte-Anne à Pise, en Italie, ne dit pas autre chose lorsqu'il note
que "la création d'un robot est un acte contre Dieu". Il explique pourquoi les machines, depuis le Golem de la Bible, sont considérées comme dangereuses pour l'homme : "N'ayant pas été créées par Dieu, elles n'ont pas le sens du bien et du mal."
Il est donc logique que le premier animal mécanique doté de facultés
d'apprentissage, de communication et d'un embryon de langage, l'Aibo de
Sony, soit né au Japon. Pourtant, l'aspect métallique du robot-chien
peut surprendre. Marque-t-il une volonté d'afficher la nature
artificielle de l'animal ? Hiroaki Kitano, directeur du Computer
Science Laboratory de Sony, qui, au Japon, a conçu Aibo, explique qu'un
exemplaire du robot avait été doté d'une fourrure. "Cela faisait peur, car cela ressemblait trop à un chien...",
déclare- t-il. De quoi troubler les Japonais eux-mêmes... En effet ;
d'après Hiroaki Kitano, les personnes âgées préfèrent le robot à un
vrai chien parce qu'avec lui elles ne sont pas inquiètent de l'avenir
de l'animal après leur mort.
Michel Alberganti
Champions du monde de football en 2050
"Notre objectif, c'est de construire, d'ici à 2050, une
équipe d'humanoïdes capable de battre les champions du monde de
football selon les règles de la FIFA", lance sans sourciller
Hiroaki Kitano, le directeur des laboratoires informatiques de Sony. Un
rêve absurde ? Le chercheur japonais justifie un tel défi par ceux qui
ont été relevés dans le passé. Qui aurait prédit, après le premier vol
piloté humain, en 1903, que l'homme poserait son pied sur la Lune en
1969 ? De même, à peine plus de cinquante ans séparent les premiers
ordinateurs d'IBM de celui qui a battu le champion du monde d'échecs.
Depuis 1997, une Coupe du monde de football des robots est organisée.
La dernière édition, à Padoue (Italie), a rassemblé 224 équipes
réparties en 5 ligues, dont celle des humanoïdes, qui existe depuis
2002.